COORDINATION DES INTERMITTENT-E-S et PRECAIRES - Midi Pyrénées

De l’art... pour l’art !

samedi 21 janvier 2006

Ce texte n’a pas d’autre prétention que de tenter de refléter mon point de vue, tout au moins de le clarifier... Il ne se veut nullement polémique et n’est certainement pas suffisamment documenté pour faire office d’argumentaire solide. Du ressenti donc... Pourquoi alors, me direz vous, ne pas le garder pour moi ? Peut-être avant tout parce que je me dis que si je me pose certaines questions, d’autres doivent se poser les mêmes. Peut-être pour partager, tout simplement...

Je suis ce qu’on pourrait appeler un « jeune intermittent », génération « post-2003 » (j’ai ouvert mes droits en octobre dernier). Même si je n’ai pas attendu cette date pour faire de la musique, organiser des concerts etc... disons qu’il s’agissait jusqu’à présent d’activités annexes, mais néanmoins primordiales à mes yeux !

La lutte, ça fait également quelques années que je la pratique, ou disons avec plus de modestie que je la fréquente... par intermittence ! (pardon pour la formule). J’ai été pendant plusieurs années éducateur spécialisé, profession qui, si elle n’est plus forcément un modèle de résistance organisée et de contestation, reste quand même en prise directe avec une réalité sociale très peu fardée... Or quand on se prend la réalité en question dans la gueule, on se résigne, se voile la face ou on choisit d’entrer en résistance.

Mais quand on a dit ça, on est loin d’avoir tout dit. Tout au plus a-t-on la satisfaction décevante d’avoir enfoncé une porte ouverte...
Résister comment ? Dans quel but ? Jusqu’où ? Avec qui ? La seule certitude, c’est contre qui. C’est toujours ça de pris, mais c’est loin de suffire...

J’ai assisté à 4 ou 5 A.G d’intermittents, à Toulouse et ailleurs. J’en ressors toujours avec des sentiments contradictoires, qui sont exactement les mêmes que lorsque j’assistais aux assises du travail social ou quand on préparait les manifs en 2003 ou même lors du mouvement de contestation étudiante en 89 et plus tard (je suis pas bon en dates !).

D’abord un sentiment galvanisant d’œuvrer pour la juste cause. Oui, on a raison, on se le dit, se le répète, se le démontre, certains individus censés être de l’autre bord vont jusqu’à le reconnaître bref, ça ne fait pas l’ombre d’un doute. C’est même à se demander comment on peut encore de nos jours être à la fois néo-libéral et sincère, tant il a été prouvé et démontré que le coup du marché qui se régule tout seul est une chimère (et je suis poli !), que les prétendues lois économiques gravées dans le marbre ne serviront jamais que ceux qui les élaborent, n’étant rien d’autre que les instruments d’un discours idéologique et d’un projet inégalitaire. Que la libre entreprise démontre qu’on peut accoler deux mots pourtant jolis au départ pour en faire un concept de merde... Je poursuivrais bien en vous parlant des stocks options, du MEDEF, du tiers monde, du réchauffement de la planète, de vente d’armes, du déboisement, du pétrole etc ETC... mais je continuerais d’enfoncer des portes ouvertes et ça finirait par faire du courant d’air (même si il ne faut jamais arrêter d’en parler, mais là je partais plutôt sur les intermittent, et puis de toute façon, les mêmes logiques sont à l’œuvre pour chacun de ces sujets ! ).

Au cours de ces AG se pose vite la question « qu’est ce qu’on fait ? ». Et c’est là que ça se corse ! On peut déplorer de ne pas être assez nombreux, se demander pourquoi tous ceux qui sont concernés ne sont pas là, se demander comment mobiliser efficacement pour être à même de faire une démonstration de force... Il reste que les objectifs de l’action à mener et sa nature même ne sont pas si évidents.

J’avoue pour ma part que je suis partagé. Je ne me reconnais pas complètement dans les viriles déclarations va-t-en guerre. Il suffirait d’aller au carton, d’échanger quelques empoignades musclées avec les CRS, quelques uns à l’hôpital, les autres au poste. Ca fait du sensationnel, du coup les médias couvrent largement l’événement, l’autorité vacille et on obtient ce qu’on demande. Pas plus compliqué ! De toute façon c’est toujours comme ça que ça a fonctionné, y a pas de raisons que ça change. Sauf que si, ça a changé ! Insidieusement, la société a muté et la donne n’est plus la même qu’à l’époque du front populaire, même si la lutte est toujours d’actualité.
A l’inverse, je me méfie aussi de l’angélisme qui consisterait à demander poliment la parole à ceux qui cherchent à nous éliminer pour leur démontrer, ainsi qu’au bon peuple, l’ampleur du malentendu..

La solution reste certainement à inventer, quelque part entre ces deux tendances.

Nous avons en commun d’être des créateurs, ou de mettre nos talents au service d’une création.
Pour moi, l’art est indissociable d’un propos. Quelque chose de l’ordre d’une idée habillée par des sensations qu’on procure... Le propos peut être tout simplement de divertir, mais alors divertir « bien », en faisant appel à l’intelligence. Lelay de son côté résume ça avec son désormais classique « temps de cerveau disponible ».
Commençons donc par revendiquer l’inverse, en précisant bien que ce qu’on propose c’est du « temps de cerveau sollicité ».

On a entendu à l’AG, et c’est aussi mon avis, que les menaces qui pèsent sur nous sont motivées par une idéologie. N’oublions pas alors d’y répondre avec des idées ! Même si ça prend du temps de les préciser, les clarifier, les exposer, les confronter (même entre nous)...
Surtout dans la mesure où ce qu’on manipule chaque jour, de près ou de loin, c’est du sensible, du « culturel », de l’intangible qui prend son sens dans le discours qu’il tient et la façon dont il se transmet.

Pourquoi n’y a-t-il pas d’avantage de créations abordant la situation dans laquelle on se trouve, même indirectement ? La question peut sembler naïve mais mérite qu’on s’y arrête. Combien d’entre nous peuvent-ils revendiquer une réelle liberté d’expression ? Ceci en prenant en compte l’autocensure, pouvant amener même inconsciemment à ne pas mordre la main qui nous nourrit, à la mordiller tout au plus... Je ne veux donner de leçons à personne, et je ne dis pas non plus que personne ne s’en charge, mais on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une tendance majoritaire Moi par exemple, je n’en suis pas tellement fier mais j’ai bossé à deux reprises sur un concert de la Star Ac’. J’ai poussé leurs caisses (nombreuses !). La Star Ac’, dont on peut pourtant affirmer qu’elle est une parfaite illustration de l’idéologie qui nous menace. Ouais mais bon... « ça fait deux cachets », « ça fait du boulot pour les intermittents »... Pas faux non plus, j’en suis une illustration, et je n’étais pas tout seul ! Jusqu’à quand a-t-on le choix ? Y a-t-il alors une bonne et une mauvaise culture ? Dans ce cas, quelle est la bonne ? Celle qui enrichit la tête ou celle qui remplit les poches ? Est on condamnés à l’alimentaire pour pouvoir prétendre accéder en parallèle aux créations plus nobles ?
Pas si facile de répondre, mais néanmoins indispensable à mon sens.

Autre exemple : aux fallacieux arguments économiques, cyniquement avancés par le Medef et consort, pour éliminer les intermittents, nous répondons également par l’économique :
Attention ! Les festivals ça rapporte ! Regardez bien, quand on bloque Avignon, le bistrotier mange son tablier et l’hôtelier se morfond ! Fait on ce genre de réponses pour la beauté de la rhétorique ou parce qu’insidieusement on a déjà accepté le fait que l’économique prime, même quand il s’agit de culture ?

Je me dis que le débat sur le sort des intermittents est indissociable de celui interrogeant la place de la culture dans notre société (...marchande, en l’occurrence !). Peut-être une porte ouverte de plus, mais encore convient-il de l’ouvrir en grand ! Car c’est là la particularité de notre combat. Pour le reste, les mêmes logiques implacables sont à l’œuvre pour l’ensemble des autres acteurs sociaux, en voie de précarisation.
Il y a donc un débat de fond à avoir, que nous nous devons d’initier en parallèle d’une lutte plus « traditionnelle ».

Je ne vous ferai pas le coup du militant du quotidien, qui contribue au changement à pas de fourmi, par une somme de petits gestes insignifiants, en étant simplement ce qu’il est... Discours qui peut être tentant un moment mais se révèle vite hypocrite !

Je vais prochainement m’embarquer, avec d’autres, sur une création théâtrale. Ce dont je suis sûr, c’est que ces interrogations vont la nourrir et y être intégrées puis restituées sur scène... Pas par militantisme acharné, ni par prétention de « conscientiser les masses », mais tout simplement parce qu’on ne voit pas comment il pourrait en être autrement.

Loïc


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